jeudi 26 janvier 2017

Aux confins du Triangle ...

Archipel d'Amérique du Nord dépendant de la couronne britannique, connu pour son légendaire et mystérieux triangle, sa fiscalité avantageuse, son bermuda porté tant par les touristes et les vacanciers que par les forces de l'ordre et les hommes d'affaires (si si !), les Bermudes sont également un endroit où l'on peut trouver du rhum !

Bon d'accord, la canne n'y pousse pas mais ça n'empêche pas de faire des assemblages !

Il existe une seule marque de rhum aux Bermudes : Gosling.

Gosling :

Aux origines, il n'y avait rien ... ah non, pardon, ce n'est pas ça ...
Aux origines donc, on retrouve James Gosling qui - en 1806 - "s'échoue" à Saint-Georges avec son bateau et, au lieu de continuer sa route vers les Amériques, décide d'y ouvrir un commerce de spiritueux. C'est le début de l'aventure (pour la petite histoire le bateau était visiblement blindé de marchandises qui devaient permettre à James d'ouvrir une succursale en Virginie à la demande de son père, négociant anglais).

Le règne du "rhum noir" des Bermudes pouvait commencer !

Initialement, il fut vendu à même le tonneau (on venait avec ses bouteilles vides et on vous les remplissait).
Les marins britanniques, visiblement consommateurs de champagne (les anglais ne peuvent pas avoir mauvais goût en tout non plus ... sauce à la menthe, brrrr), firent quant à eux remplir leurs bouteilles de champagne sur lesquelles étaient apposé - au moyen de cire noire - le sceau de la société, le fameux "black seal".
"Black seal" signifiant également "otarie noire", elle fit son apparition sur les bouteilles de la marque dans le courant des années 1960.

Enfin, Gosling est mondialement célèbre grâce à sa recette de cocktail, le "dark n' stormy", soit son rhum allongé de Ginger beer (un soda au gingembre qui, comme son nom ne l'indique pas, ne contient pas d'alcool mais - en fonction de la marque - va de "légèrement au gingembre" à "carrément trop au gingembre") dont la marque a quand même été déposée aux Etats-Unis. Rien que ça !

Et sinon, on boit quoi ?
On boit la "cuvée prestige" de la maison :

Gosling's Family Reserve Old Rum :

Le produit haut de gamme de la marque auquel il est difficile de donner un âge (certaines composantes du blend attendraient les 19 ans. Pour le reste, c'est relativement flou.) est présenté dans un superbe packaging : une boite en bois garnie de paille dans laquelle se trouve une bouteille opaque (dont la forme n'est pas sans rappeler les susdites bouteilles de champagne) dont le bouchon est scellé à la cire.
Ca peut paraitre tarte écrit comme ça mais ça présente vachement bien :
Gosling's Family Reserve Old Rum
Sérieusement, c'est classe non ?
Cette cuvée ne serait produite "qu'à" 9.000 exemplaires par an.

Sinon dans le verre ça donne ça (oui je n'avais qu'un sample et la bouteille vide faisait minable donc ça explique le verre tout seul) :
Gosling's Family Reserve Old Rum verre
Alone in the dark comme dirait l'autre
Ici aussi, la photo rend bien : c'est trèèèès foncé, on part sur un acajou très profond.
Les jambes sont larges mais coulent relativement vite.

Au nez, outre le caramel qui passe vite au second (voire même troisième) plan, on retrouve des notes épicées et fruitées vite suivie par des arômes de café qui se font de plus en plus présents (ok, moins que dans le Dictador mais quand même).

En bouche c'est carrément très sucré (sur le caramel donc) et toujours sur le fruit.
On peut y relever, sur la longueur, une très légère touche de menthe ; c'est assez surprenant mais ça amène un plus non négligeable à l'ensemble.

La finale est épicée et fruitée, toujours avec ces arômes de café en fond ainsi que des notes boisées.

Nous sommes donc face à un produit doux et relativement rond.
Voilà voilà.

Une brève note de dégustation donc, rédigée au tout début de "l'aventure Rhum n' Whisky" ce qui explique peut être que l'on n'entre pas vraiment dans le détail.
Ou alors c'est parce que le produit ne m'a pas vraiment fait vibré.
Les deux options peuvent être retenues mais je miserais quand même plus sur la seconde.
Dégusté à deux reprises (une fois entre amis lors d'une soirée découverte "rum" et une fois seul pour la prise de notes de dégustation), il ne m'a jamais vraiment convaincu.

Voilà donc mon premier "flop" que je suis toutefois content d'avoir gouté (et encore plus de ne pas avoir acheté de bouteille, surtout au prix où on me la "proposait" ^^).

Il fallait bien que ça arrive non ? ;-)

 
Rhum n' Whisky

mercredi 25 janvier 2017

Quand tu te rends compte que ton blog a un problème appelé Martinique ...

...
Parce que sérieusement, à part un peu ici pour la partie Clément et un peu lors de mes retours sur le Salon du Rhum (un peu ici avec HSE et très légèrement là avec Trois Rivières) et encore, on s'est surtout arrêté en Guadeloupe, on ne peut pas vraiment dire qu'il existe un billet dédié spécialement à un produit martiniquais.

Sacrilège diront certains !
Manque de temps leur répondrai-je.

Bon maintenant que l'on sait de quoi on va parler, si on commençait vraiment ?

Direction la Martinique donc, là où on vit rhum agricole.
On parle quand même de la seule région bénéficiant d'une AOC. Ce n'est quand même pas rien. Ca implique surtout beaucoup de règles (et ce n'est pas plus mal soit dit en passant) qui empêchent de laisser faire tout et n'importe quoi avec la canne à sucre et surtout de commercialiser le résultat obtenu comme "rhum" (qui a dit Don Papa ?).
Ca a entrainé certains débats au rang desquels figure en bonne place le jus de pruneaux d'une certaine cuvée La Flibuste de chez La Favorite ^^

Retracer l'histoire du rhum en Martinique serait bien trop long à faire ici et d'autres l'ont d'ailleurs déjà fait de façon magistrale donc on va s'abstenir.

Mais vu le type de blog sur lequel vous êtes actuellement, il serait triste de ne pas parler de certaines pratiques coutumières martiniquaises où le rhum tient une place prépondérante :

- le ti' punch : rhum blanc, citron vert et sucre canne, le tout mélangé à l'aide d'un bois lélé (eh oui, pas de photo, toi aussi tu vas pouvoir découvrir les miracles de Google pour savoir de quoi il s'agit. Je suis fourbe parfois).
Le ti' punch, c'est l'apéro, l'accompagnement des repas ou la boisson du repos. D'ailleurs, en fonction du moment où on le boit, il porte un nom différent :
° le décollage aux petites heures du jour ;
° le ti' sec au cours de la matinée ;
° le ti' lagout vers 11 heures ;
° un demi ti' punch à midi (qui selon certaines sources s'appelleraient le ti 50% ...) ;
° l'heure du Christ dans le courant de l'après-midi ;
° l'à toute heure qui se prend comme son nom l'indique ;
° et enfin la partante en fin de journée.
Ah oui, on trouve aussi le peté-pied sensé vous couper les jambes.
Terminons par le ti' vieux dans lequel le rhum blanc est remplacé par un rhum ambré ou vieux. La recette a ses adeptes.

- le planteur : là on part plus sur un cocktail composé de rhum ambré, de fruits et d'une goutte de grenadine.
A noter que dans certaines régions, les fruits infusent plusieurs semaines dans du rhum blanc et du sirop de sucre.

- enfin le schrubb dont on a déjà parlé : c'est une "liqueur de Noël" à base de rhum blanc dans lequel ont macéré des peaux d'agrumes (des oranges surtout, un peu de mandarines, ...) et du sirop de canne pendant plus ou moins trois jours.

Maintenant que je vous ai bien mis en appétit, parlons un peu de la Plantation Trois Rivières !

Plantation Trois-Rivières

Fondée semble-t-il vers 1660 (toutes les sources s'accordent sur cette date à un ou deux ans près) par Nicolas Fouquet, alors surintendant des finances de Louis XIV, la plantation - qui a, à de nombreuses reprises, changé de propriétaire - doit son nom aux trois rivières qui la sillonnent et qui répondent au nom d'Oman (une cuvée spéciale vient d'ailleurs de sortir sous cet intitulé), Bois d'Inde et Saint-Pierre.

Mais quand on pense à Trois Rivières on pense surtout à son mythique moulin présent sur quasi toutes les anciennes bouteilles (le nouveau packaging est bien plus "discret" à ce sujet) et qui a donné son nom à un embouteillage spécifique : la bien nommée cuvée du moulin (qui, de vous à moi, ne casse pas trois pattes à un canard mais bon voilà).

Enfin, il est bon de noter que la Plantation Trois Rivières n'existe plus en tant que telle.
Elle fut, en effet, cédée en 1994 par ses propriétaires de l'époque (la société italienne Martini & Rossi) au groupe Bellonnie, Bourdillon et Successeurs, déjà propriétaire de la distillerie La Mauny.
En 2003, BBS décide de fermer "définitivement" Trois-Rivières et rapatrie ses alambics chez La Mauny.
La production actuelle est donc effectuée à la distillerie La Mauny mais au moyen de la colonne Trois Rivirères (parce que faire simple est quelque chose de tellement ennuyeux).
A ce jour, la plantation de cannes est toujours en activité et l'endroit est devenu un lieu très touristique (on peu y voir le moulin quand même !).

Bien, passons maintenant à la dégustation d'un des produits phares de la distillerie :

Trois Rivières Triple Millésime :

Voici donc le premier rhum hors d'âge multi-millésimé de Martinique composé au moyen des cuvées 1998, 2000 et 2007.
Le tout a vieilli en fûts de chêne français et américains plus de sept ans et, il est évident que le vieillissement a eu lieu sur place.
Après quant à la question de la pertinence d'un blend de différents millésimes et bien je vous laisse juge.
De là à dire que les années 1998, 2000 et 2007 étaient - pour Trois Rivières - tout simplement "bonnes" (parce que oui, le produit est bon hein, pas d'inquiétude de ce côté là) mais pas exceptionnelles, il n'y a qu'un pas ...

Le produit donc :
Trois Rivières Triple Millésime
Nouveau packaging (j'aime bien) et cire (mais celle-là est facile à enlever au moins)
Il présente une robe d'un or intense.
 
Au nez, on se dit une nouvelle fois que l'on est face à un agricole qui "ne sent pas le bois" et pour cause : il est extrêmement fruité (sur les fruits blancs avec quelques notes d'agrumes).
De légères notes végétales amènent de la complexité à l'ensemble.
Enfin quelques épices - en fond - rehaussent le tout.
C'est très engageant !
 
En bouche, on fait face à un retour du boisé. C'est donc plus sec.
Plus épicé aussi. Sur le poivre principalement.
La douceur du produit annoncée par le nez est toutefois toujours bien présente : le côté fruité (avec des notes d'oranges) étant encore là.
 
La finale quitte doucement mais surement ce côté fruité pour devenir plus boisée, avec quelques touches d'épices et - de manière plus surprenante - des notes anisées pas désagréables du tout !
 
En conclusion, un produit "simple", bon et efficace.
Une très belle entrée en matière dans le monde du rhum agricole (avec un aspect plus "agricole" que le Longueteau VSOP dont on a déjà parlé) à prix raisonnable qui plus est.
 
Si, comme moi, devant un rayon vous voyez celui-ci et à côté la "Cuvée du Moulin" (généralement à des prix malheureusement quasi identiques), n'hésitez pas une seconde et foncez sur le triple millésime (dixit le type relativement déçu de son "premier" Trois Rivières qui va certainement finir en ti' vieux).
 
 
Rhum n' Whisky

lundi 23 janvier 2017

Retour en Jamaïque

Avant de passer à la dégustation du jour, arrêtons nous quelques instants sur ce qui fait la typicité du rhum jamaïcain, à savoir sa puissance aromatique ... Oui les arômes de solvant, de colle et de fruits pourris . Voilà, c'est dit, vous êtes satisfaits ?

Relevons tout d'abord l'utilisation d'alambics à repasse. Pour faire simple, on va dire que ce dernier va permettre de distiller à deux reprises afin d'obtenir un alcool plus "fin". Explications :
- la première distillation permettra d'extraire l'alcool ;
- la seconde permettra d'éliminer les "mauvais alcools" en tête (qui ont une odeur d'alcool à brûler en général ... miam) et en queues (qui développe ntune certaine amertume ... re-miam) pour n'en garder que le cœur (la meilleure partie en gros).
Voilà pour l'approche basique de la distillation. Quand je serai motivé (et bien documenté), je penserai à faire un truc un rien plus complet là-dessus.

Après, on entre dans la légende qui veut que lorsque la fermentation est trop lente on y ajoute toute sorte de chose permettant d'en accélérer le processus (ça irait de bouts de viande à des animaux morts ^^ ... Je vous avais prévenu.).
Je dis "légende" parce que le secret de cette fermentation est plus que jalousement gardé.
Mais le véritable secret du rhum jamaïcain réside dans l'étape précédant la fermentation : la réalisation de ce que l'on qualifiera de "pâte" (ou, si on est gentil et optimiste, de "sauce" mais honnêtement, au final, c'est souvent plus pâteux que crémeux ...) qui sera ensuite mélangée au produit mis à fermenter.
Cette "pâte" qui porte le doux nom de dunder se compose des résidus d'anciennes distillations. On y trouve également une concentration d'acides phénoménale.
Cette chose est ensuite mise à vieillir dans des fosses creusées à même le sol. Il est évident que l'on y ajoute toute sorte d'adjuvants, généralement organiques (des fruits, ...)
Enfin on laisse macérer tout ça plus ou moins longtemps (de plusieurs mois à plusieurs années quand même).
On en retirera quelque chose de pâteux et puant (très très puant) qui sera donc ajouté durant la phase de fermentation.
Le dunder amènera avec lui acidité, arômes stratosphériques et bactéries (vu comment c'est fait ...) et va ainsi avoir une influence énorme sur le produit.
La fosse où ça macère. Ca donne envie hein ? (Et vu la présentation de la chose, ça ne serait qu'à moitié étonnant que certains animaux - étourdis par l'odeur pestilentielle du truc - y tombent sans pouvoir en ressortir ...)
Vient ensuite l'étape de la fermentation.
Suite à l'ajout du dunder, plus la fermentation durera longtemps, plus le rhum sera lourd et aromatique. Les rhums jamaïcains pouvant parfois fermenter d'une quinzaine de jours à plusieurs mois (certes c'est rare mais ça arrive. Pour les rhums agricoles on tourne à 1 ou 2 jours), le tout dans des cuves en bois !
A noter que les levures utilisées sont des levures indigènes .

Viendra enfin l'étape de la distillation où le savoir-faire du Maître-distillateur et les besoins de la distillerie dicteront le type de rhum produit.
OK, c'est bien beau tout ça mais comment je fais pour acheter un truc pas trop puant ou quelque chose d'hyper puissant sans me tromper ?
Il "suffit" de se référer à la classification anglaise des rhums alors mise en place qui se réfère à la concentration aromatique du produit fini (calculé en esters) allant ainsi du produit le plus léger au plus lourd (dans le sens concentré) :
– le type Common Clean : entre 80 et 150 esters ; un rhum léger. Le moins typique de tous (et le moins puant donc). Le plus rentable à l'exportation par contre ... ;
– le type Plummer : entre 150 et 200 esters ; un rhum moyennement léger, on démarre sur le fruit ;
– le type Wedderburn : plus de 200 esters ; on arrive clairement sur des rhums beaucoup plus lourds avec des notes de fruits très très mûrs ; 
– arrive enfin le type Continental Flavoured : entre 500 ou 700 (les sources varient mais quoiqu'il arrive, ça reste énorme) et 1700 esters ; le rhum jamaïcain puant dans toute sa splendeur donc : des arômes extrêmes de solvant, de colle et de fruits pourris. Que du bonheur dit comme ça !

Si vous avez suivi, vous vous doutez que la fermentation aura un rôle important dans le résultat final. Et pour cause : les deux premiers types de rhums fermentent plus ou moins deux jours tandis que pour les deux suivants la durée est beaucoup plus longue.

A noter que les jamaïcains consomment plus de rhums dits "légers" alors que les rhums plus lourd sont généralement réservés à l'export.

Voilà voilà.
Maintenant qu'on en a fini avec la partie "culturelle" (je suis certain que plusieurs d'entre vous pensent plutôt "la partie "beurk" " au vu de ce qui précède) du billet, passons enfin au produit du jour qui nous est proposé par la société de négoce Smith & Cross.
 

Smith & Cross

Il s'agit d'un des plus anciens producteurs de sucre et de spiritueux londoniens, tout simplement. L'aventure Smith & Cross remonte quand même à 1788, près des docks londoniens. Ses chais se situaient alors le long de la Tamise (et là, face au climat britannique, c'est-à-dire généralement brumeux et humide, on comprend toute la différence qu'il peut y avoir par rapport à un vieillissement tropical).
La société porte la dénomination actuelle suite à la fusion de Smith and Tyers et White Cross et est désormais une société de négoce de rhums jamaïcains.

Oui, c'est bref mais je n'ai pas trouvé grand chose de plus à vous raconter ...

Place au produit et à la dégustation donc.
 

Smith & Cross - Traditional Jamaica Rum

L'objet :
Smith & Cross - Traditional Jamaica Rum
Sobre
Nous faisons donc face à un assemblage de rhums de mélasse (Plummer et Wedderburn) issus des alambics pot stills de la distillerie Hampden.
Les rhums formant le blend seraient, pour le premier, vieillis 18 mois et, pour le second, 36 mois en fût de chêne américain (certains avancent toutefois des vieillissements de 18 à 36 mois et 6 ans).

Enfin, il s'agit d'un rhum "Navy Strength". Il a donc été embouteillé à 57° (ce qui correspond à 100° British proof ; les anglais ne faisant jamais rien comme tout le monde).
Pourquoi me direz-vous ?
Tout simplement parce qu'à ce degré, même imbibée d'alcool, la poudre à canon prenait immédiatement feu. Il s'agissait donc d'une condition sine qua non pour pouvoir être embarqué sur les navires de la Royal Navy.
C'est fort donc (je précise au cas où j'en aurais perdu).

Et dans le verre ça donne quoi du coup ?

Ca donne ça :
Smith & Cross - Traditional Jamaica Rum
Encore merci à Christophe pour le sample
Plus sérieusement, c'était la fin de mon sample et le rhum m'a paru légèrement moins "percutant" qu'à la première dégustation. Mais rassurez-vous (ou pas), c'est quand même toujours un produit qui "tabasse" !

Il présente une jolie couleur dorée. Pour une fois ma photo rend bien la couleur je trouve.

Le nez - très évolutif - est directement très jamaïcain ! J'entends par là qu'on y retrouve du fruit très très mûr (ananas surtout), des notes de colles et pas mal d'épices (poivre en tête mais aussi muscade).
Après aération, les premières notes restent bien évidemment présentes mais font également place à des touches de vanille et de fruits blancs.
Il est bon de noter que les 57° ne piquent pas trop au nez. C'est bien fait.

En bouche, Jamaïque encore une fois : ça "claque" directement, c'est "explosif" sur les notes du nez(fruits exotiques mûrs, épices et colle) avec une légère (mais vraiment légère hein) touche de fumée et une sensation que l'on pourrait qualifier "d'animale" (ça ne va pas vous aider mais c'est l'impression que ça m'a fait donc voilà ^^).
Ici, niveau épices, il m'a semblé que l'on partait sur quelque chose de plus puissant encore (poivre et piment). Ca m'a d'ailleurs fait penser à la manière dont ils servent l'ananas au Sri Lanka : avec du sel et du piment. C'est juste qu'ici c'est un ananas hyper mûr !
Sur la longueur on notera aussi une certaine douceur caramélisée avec de légères notes beurrées ainsi que la présence de fruits rouges. Tout ça reste toutefois léger par rapport aux arômes principaux.

La finale enfin est assez longue, toujours sur les épices et les fruits (les épices laissant ici progressivement place aux fruits). On y trouve également toujours cette note fumée que l'on a pu percevoir en bouche (c'est, cependant, bien loin de ce que l'on trouve dans un whisky tourbé/fumé, ne vous méprenez pas).

Conclusion ? Un chouette petit produit qui, à budget réduit, permet de se faire une idée de la puissance des rhums jamaïcains (parce que l'Appleton Estate 12 ans  que l'on trouve partout il est bon mais il manque vraiment de punch).
Une nouvelle fois, j'aime beaucoup !


Rhum n' Whisky
 
PS : une nouvelle fois, un grand merci à Cyril pour son site regorgeant d'info en tout genre.

jeudi 19 janvier 2017

Là où l'or se fait liquide

Ca fait philosophique comme titre non ?
Rassurez-vous, on va quand même parler de "Rum", avec un grand R.

Cette fois nous allons nous pencher sur El Dorado et DDL (soit Demerara Distillers Limited) à travers quelques informations importantes concernant la distillerie et ses produits mais aussi deux dégustations desdits produits.

En route pour le Guyana (l'ancienne Guyane Britanique, un pays d'Amérique du Sud comme son nom ne l'indique pas) célèbre pour avoir inspiré Le Monde Perdu à Arthur Conan Doyle mais aussi certain paysage de Là-Haut de Disney.
En ce qui nous concerne, nous allons plutôt nous intéresser aux bienfaits que peuvent apporter les fleuves de la région, et plus particulièrement la rivière Demerara, à la production locale de rhum (à tendance britannique d'où "rum").
Car oui, pour beaucoup, les mots rhum et Guyana renvoient à des noms de distilleries parfois imprononçables, des spiritueux délicieux et mythiques à la fois, ...

Tout un programme donc !

Demerara Distillers Limited :

On va tout de suite simplifier les choses : à partir d'ici on dira "DDL" (c'est plus court et ça évitera des fautes malheureuses après l'avoir écrit à 23 reprises).

DDL logo
Ca c'est du logo !
Avant toute chose, il me parait utile de préciser que les sites web d'El Dorado et de DDL sont très bien faits (certes en anglais mais bon) donc on va tenter de ne pas se limiter à une simple traduction de la chose.

Le fleuve Demerara a vu - il y a longtemps de cela - l'installation,  le long de ce dernier, de toute une série de sucreries afin de combler les besoins en sucre de la couronne britannique. Le Guyana a d'ailleurs longtemps été l'un des plus grands fournisseurs de sucre de Grande Bretagne.
L'un n'allant pas sans l'autre, des distilleries ont poussé à côté des sucreries histoire de rentabiliser la mélasse (et de la transformer en rhum).
Pour ça il fallait de l'eau et il parait que celle du fleuve Demerara est assez unique en son genre et d'une grande qualité (ça c'est le marketing qui parle mais au vu de la qualité des produits finis, on peut supposer que ce n'est pas tout fait faux).
Le rhum du Demerara a longtemps (on remonterait quand même à 1677 !) été distribué aux marins de la marine britannique (soit tel quel, soit en blend avec des rhums d'autres provenance comme la Barbade ou la Jamaïque) avant que la tradition ne soit interdite (boire ou naviguer, il faut choisir quoi).

Ceci étant posé, développons un peu.

Où, comment on passe d'une flopée de distilleries à DDL...

Au XVIIIème siècle, on dénombrait pas moins de 300 distilleries dans tout le Guyana. Port Mourant, une des plus ancienne (dont l'alambic est toujours en activité) a - par exemple - été fondée en 1732.

Au XIXème siècle, les distilleries ferment l'une après l'autre suite à des rachats ou des fusions. Apparaît également la distillerie Enmore en 1880.

Au XXème siècle, il ne reste plus grand chose et l'état nationalise au fur et à mesure les distilleries toujours en activité.
En 1983, DDL voit le jour suite à la fusion de Diamond Liquors et de Guyana Distillers.
Les derniers alambics en activité sont alors rapatriés sur le site de la distillerie Diamond.

DDL - Diamond Distillery
DDL en image

C'est le début de l'aventure "El Dorado".Mais ça, on en parlera plus loin.

Une tradition plus que centenaire et unique au monde

C'est bien beau tout ça mais qu'est-ce qui fait que les rhums de chez DDL ont cette typicité quasi immédiatement reconnaissable ?
Car oui, même s'ils sont en fait des assemblages de divers types de rhums (voir plus bas dans la partie dégustation), on peut leur trouver une trame commune.
Elle est certes principalement due aux caractéristiques de la mélasse locale (qui, pour rappel, est le résidu non cristallisable de la production de sucre Demerara).
Mais elle découle également du type d'alambic utilisé : là où la plupart des distilleries ne jurent que par l'acier ou, dans une moindre mesure, le cuivre, les alambics de chez DDL sont faits de bois ! Ce n'est ni plus ni moins que les derniers alambics en bois au monde. Voilà voilà.
Il s'agit de bois de Greenheart pour être précis : une essence locale dur et imputrescible (c'est mieux direz vous). Alors non, si on décidait de créer une distillerie aujourd'hui, personne n'utiliserait de bois. Il faut toutefois recontextualiser la chose : la distillerie Port Mourant a été fondé dans les années 1730 et celle d'Enmore vers 1880.
A l'époque, le Guyana était loin d'être une région hyper recherchée (tant pour faire du commerce que comme destination de vacances) et devant le manque de matériaux généralement utilisé (en l'occurrence du cuivre), il a bien fallu trouver une alternative. Ce fut donc le bois.
Du bois, un climat très humide, très chaud, ... des conditions tellement particulières qu'elles ont indéniablement joué un grand rôle sur la qualité des rhums produits. Ca travaille de manière complètement différente que dans des tubes en acier.
De plus, tout ça n'est évidemment pas ce qu'il y a de plus étanche : chauffé à haute température durant la distillation, il y a quand même une part d'évaporation (de la vapeur qui sort entre les douelles quoi). Niveau productivité on repassera. Par contre niveau qualité et bien, les produits qui sortent de ces alambics sont juste "Waow" quoi !

Quant aux alambics en bois, ils proviennent des anciennes distilleries Enmore (un alambic de style Coffey parfois appelé EHP pour Edward Henry Potter), Port Mourant (un alambic double complété d'un retors) et Versailles (un alambic à double retors) et portent le nom de ces dernières.
Il en existe d'autre, notamment un alambic de type Savalle, mais ils sont moins "originaux".

DDL - Enmore Wooden Coffey Still
L'alambic Enmore

Enfin, l’utilisation de retors (élément situé en sortie d’alambic) permet aux vapeurs de distillation d'aller dans une autre "chambre" chargée de distillat de manière à le faire bouillir encore plus et à le recharger en alcool et en arômes, et ainsi de suite jusqu'à condensation.
D'où le caractère typique et "puissant" de ce type de rhums.

Juste pour en remettre une couche : après tout ça, les rhums sont bien évidemment vieillis sur place et font face au climat tropical dont les effets sont assez ahurissants.

Et Velier dans tout ça ?

La grande question est "Comment ces rhums sont-ils arrivés jusqu'à nous ?"
Une fois encore la réponse tient en un nom : Gargano (oui, encore lui ^^).
Premier importateur de la marque El Dorado, il a doucement mais surement (certains diront beaucoup trop rapidement quand on voit comment ça spécule sec ...) fait découvrir à l'Europe entière ce que pouvait apporter au produit un vieillissement tropical intégral (à l'époque - on est dans les années 1990 - les seules Demerara disponibles était vieillis sur le continent) : face à la flopée d'embouteilleurs indépendants "européens" de l'époque, Monsieur G a proposé à DDL de sortir eux-mêmes leurs propres single marks (le - la ? - mark étant les lettres de référence (ICBU, PM, EHP, ...) permettant d'identifier le rhum et le type d'alambic utilisé) afin de valoriser leur produits et leur savoir-faire.
Malheureusement DDL ne semblait pas prêt pour franchir le cap. Yesu Persaud (alors président de DDL) lui proposa de le faire. Luca Gargano eut donc le loisir de se promener dans les chais de chez DDL pour choisir et embouteiller (en brut de fût s'il vous plait) des rhums extraordinaires. Imaginez un gosse qui débarque pour la première fois à Dinseyland ... ça a dû être pareil pour lui :-D
De là sont arrivées les premières mythiques bouteilles noires Velier avec des rhums au nom plus imprononçables les uns que les autres (Diamond, Versailles, La Bonne Intention, Blairmont, Enmore - ok, ça ça va encore - Port Mourant, Skeldon, Uitvlugt - ah on fait moins les malins maintenant - ...) voir parfois codés. Mais si, souvenez-vous du UF30E...
J'en ai surement déjà parlé mais initialement peu de gens se sont intéressés à ce type de produits. Ca a malheureusement bien chargé et, principalement pour les raisons que l'on sait (spécuation, tout ça tout ça ...). D'ailleurs si vous connaissez quelqu'un qui a chez lui des bouteilles Velier et qui les ouvre pour les boire, vous pouvez le féliciter : c'est quelqu'un de goût !.
La belle aventure Velier-DDL pris fin tout récemment (2015) et coïncide étrangement avec le départ à la retraite de Yesu Persaud qui avait tissé de liens que l'on peut quasiment qualifier d'affectifs avec Luca Gargano (alors qu'au départ, on était quand même sur du commerce pur et dur hein. C'est beau le monde du rhum non ?).
Une page du monde du rhum s'est ainsi définitivement tournée.
Que les amateurs se rassurent toutefois, il reste un stock assez phénoménal chez DDL pour nous satisfaire encore un certain temps (la question principale sera : "à quel prix ?") et Luca estime même qu'il n'a pas eu accès aux plus vieux stock de Demerara qui se trouveraient toujours dans la distillerie Uitvlugt (les alambics étant quant eux regroupés à la distillerie Diamond comme indiqué ci-dessus). 

Velier DDL - Skeldon 1978
Une des bouteilles mythiques nées de cette collaboration

Dégustation El Dorado :

Au risque de me répéter, nous ne faisons pas face ici à un ron de tradition hispanique et les âges indiqués sur les bouteilles sont donc réels. Vieillis sous un climat tropical. Respect.
Il fallait que ça soit dit. Oui, encore une fois. C'est le genre de chose sur lequel il est bien d'insister.

Alors la gamme El Dorado (marque officielle de chez DDL), c'est tout un programme :
- une section "entrée de gamme" avec leur blanc de 3 ans, un "ambré" de 5 ans et un 8 ans parfait en cocktail  ;
- une section que l'on qualifiera de "dégustation" avec les 12, 15, 21 et - dans un tout autre budget - 25 ans (qui selon moi ne vaut - gustativement parlant - pas son prix mais qui le justifie par le travail accompli pour arriver à obtenir un tel produit) ;
- une gamme de "single barrel" au nombre de trois : Enmore (EHP), Port Mourant (PM) et Uitvlugt (ICBU) ;
- une gamme plus que vraisemblablement dédiée à la mixologie avec leur "Superior *dark*gold*white* rum" (biffez les mentions inutiles entre les astérisques) ;
- des trucs tordus (une liqueur, un "spiced rum" et  un rhum blanc de six ans sensé être une alternative à la Vodka ...) : ouais voilà quoi.

Il y a quelques années, El Dorado a eu la bonne idée de sortir une "Rare Collection" composé d'un Enmore de 21 ans, d'un Port Mourant de 16 ans et d'un Versailles de 13 ans.
Ayant tout récemment réussi à mettre la main sur l'Enmore (comment ça "ben tiens..." ??), on y reviendra plus longuement plus tard.
Il est juste bon de noter que la sortie de ces embouteillages (qui à l'heure actuelle restent un "one-shot") correspond avec le moment où la nouvelle direction d'El Dorado n'a plus permis à Velier d'aller puiser dans leur fabuleuse réserve.
De là à dire qu'ils ont voulu suivre le chemin tout tracé par Veliier qui s'ouvrait alors à eux, il n'y a qu'un pas ...

Enfin, je vois actuellement circuler ça et là des reviews et des pubs (rien sur le site officiel toutefois) pour des versions "finish" du 15 ans (white port casks, ruby port casks, Madeira sweet casks, Madeira dry casks, red wine casks et enfin sauternes casks). Ca peut être sympa (mais si, rappelez-vous les Foursquare Port Cask et Zinfandel).
Faudrait juste arriver à mettre la main dessus. En espérant que ce soit une preview et non - de nouveau - un one-shot que j'aurais raté ...

Ces quelques précisions apportées, passons - enfin - à la dégustation. Ou plutôt "aux dégustations" !

El Dorado 12 ans :
Nous faisons face ici à un assemblage de rhums vieillis en fûts de bourbon au minimum douze ans sous les tropiques qui ont été distillés dans trois types d'alambics différents : Enmore (miam), Diamond et Port Mourant

El Dorado 12 ans              El Dorado 12 ans
A gauche, ce que j'ai bu (Merci à Christophe pour le sample) ; à droite, à quoi ressemble vraiment la bouteille. J'aime bien le packaging (oui, ça m'arrive souvent. Et après ?).

Ayant découvert le 15 ans avant celui-ci, la couleur m'a tout de suite paru plus claire (logique direz vous). Nous sommes donc face à un rhum de couleur ambre (tirant vers "l'orangé" ... ça paraissait moins bizarre quand j'ai pris mes notes lors de la dégustation) à reflets dorés.

Au nez, c'est doux (ce qui parait évident vu le produit de base).
L'alcool m'a semblé assez présent. De manière bien maitrisée toutefois (histoire de rehausser les notes sucrées si vous voyez ce que je veux dire. Surement pas hein^^).
On y trouve également des notes boisées tout en finesse.
Mais ce qui marque surtout après la douceur (le sucre brun donc), c'est la présence des fruits (confiture, fruits exotiques).
Enfin, on pourra déceler quelques notes de vanille (vieillissement en fût de bourbon oblige).
C'est extrêmement engageant et le nez restera tout le long de la dégustation sur cette douceur initiale avec un boisé toutefois plus présent sur la fin.

En bouche, on reste sur les mêmes arômes qu'au nez : de la douceur, des fruit et du sucre brun, voire caramélisé. Une fois encore la présence de l'alcool l'empêche de tomber dans une surdose de sucre qui pourrait se révéler écœurante (à l'inverse de certains rons).
Quelques notes de tabacs sont également présentes.
C'est vraiment bien fait.

Sans surprise, la finale est tout en douceur avec un côté sucré assez persistant. Assez longue, elle se termine par un aspect plus sec (sur le bois) et épicé.

Un très chouette produit à prix tout à fait raisonnable quand on sait qu'il est vieilli exclusivement sous les tropiques.

El Dorado 15 ans :

Comme pour le 12 ans, il s'agit d'un assemblage de rhums ayant vieillis en fûts de bourbon au minimum quinze ans (certains iraient jusqu'à 25 ans) sous les tropiques et distillés au moyen des alambics Enmore, Diamond, Port Mourant et Versailles.

El Dorado 15 ans
Oui, celui-là j'en ai un gros sample à la cave ^^
Celui-ci est tout de suite plus sombre et présente une couleur acajou à reflets cuivrés. Des jambes fines coulent lentement le long du verre et se terminent par des "gouttes" que l'on qualifiera "'d'assez grosses".

Au nez, il semble partir dans un premier temps vers des notes de vernis et de fruits (orange confite et fruits exotiques) avant de se diriger vers des notes plus épicées (principalement le poivre et la vanille).
De mémoire, l'alcool m'a paru moins présent que dans le 12 ans et ce n'est pas plus mal car celui-ci est tout de suite plus complexe que son petit frère (et n'a donc pas besoin de ça pour "rehausser le tout" comme dit plus haut) même si ça le rend également plus "compliqué" à appréhender.

La bouche est une véritable explosion de saveurs : c'est fruité (prune, fruits secs) et épicé, le tout rehaussé de notes boisées et de légères notes fumées.
Il va de soi que c'est également très porté sur le sucre (qui est toutefois bien moins présent que dans sa version 12 ans). Au vu de la matière première employée, ça ne saurait en être autrement (on parle quand même de mélasse obtenue à partir des résidus de sucre Demerara).

La finale est elle bien plus sur la douceur avec de légères notes épicées et boisées.
Le tout est assez long en bouche.

Un beau produit, totalement maitrisé. J'aime vraiment beaucoup.

Conclusion ?
Deux produits complètements différents donc ! Il va sans dire qu'ils méritent tous deux d'être testés et d'avoir une place dans votre cave/bar/armoire à alcools (faites votre choix).

De mon point de vue, le 12 ans est une superbe portée d'entrée dans le monde du rhum en général et permet de passer tout en douceur des rons vieillis en solera, généralement relativement sucrés, à des rums britanniques ayant plus de punch.

Le 15 ans est beaucoup plus difficile à appréhender et il est probable (normal même) qu'à la première dégustation, il paraisse plus difficile d'accès (ce qui est le cas ; personnellement je n'ai pas de suite adhéré, il m'a fallu quelques temps avant de vraiment devenir fan du style). Il réserve toutefois plus de subtilités que son petit frère et se classe dans un tout autre registre.

Deux très beaux produits.

Vivement que je mette la main sur un sample de 21 ans pour pouvoir comparer (et, probablement, acheter peu de temps après la bouteille qui va bien :p).
J'avais - en son temps - dégusté le 25 ans lors de mon premier Salon du rhum. Le prix me parait justifié au vu de l'âge de la chose mais niveau plaisir, à refaire, je passerai mon chemin : il y a moyen de trouver des trucs hyper sympa à des prix bien plus démocratiques (mais je suis quand même content d'avoir testé ce "monument").


Rhum n' Whisky

mardi 3 janvier 2017

Un peu de carburant pour mon réservoir ...

Amis de la route, c'est avec grand plaisir que nous vous retrouvons pour un nouveau numéro d'Auto-Moto !
...
Finalement, on me fait signe que non, le titre doit cacher quelque chose...

Voilà une intro bien pourrie !
Au final, ça pourrait faire un système de classement des articles : le classement qui prend en compte le degré de nullité de l'introduction.
Là j'ai fait un double 6 en jet d'autodérision (ami rôliste, bonjour !).

Soit.

Comme promis, retour à la normale (fini le cognac donc).
Aujourd'hui, on va parler de cette distillerie qui produisait des rhums aux arômes très particuliers :

Caroni :

Caroni, six lettres qui font rêver les spéculateurs (pour faire un parallèle avec le whisky, on pourrait comparer ça à Brora ou Port Ellen, dans un budget bien inférieur toutefois ... du moins pour l'instant).

Petite leçon d'histoire pour comprendre comment on en est arrivé là :
Créée en 1918 sur l'île de Trinidad, Caroni a longtemps été le producteur de sucre de l'île (approvisionnant par là tant sa distillerie éponyme que les distilleries voisines au nombre desquelles figurait notamment Angostura).
Il s'agissait également de la distillerie d'état de Trinité-et-Tobago qui a produit de nombreux rhums au caractère atypique (en gros des trucs lourds qui tâchent et d'où transpirent des notes de goudron, de bitume, de caoutchouc brûlé ... que du bonheur quoi) qui sont surtout entrés dans l'élaboration de blends divers et variés.
La distillerie a toutefois sorti un certain nombre de bouteilles à son nom (pour info l'étiquette est pile-poil la même que celle du 12 ans Velier. On en reparlera.) qui, si elles existent encore aujourd'hui, doivent s'arracher à prix d'or ...

Le drame survient en 2002 quand l'état de Trinité-et-Tobago décide de fermer la distillerie (déclin de l'industrie sucrière des Antilles, raréfaction ou disparition des champs de canne à sucre, ...). Sans autre forme de procès.
Et en laissant des fûts encore remplis vieillir tranquillement dans les chais de la distillerie, sous le soleil des Tropiques. Le tout protégé par une simple barrière en fer complètement pourrie (et une végétation luxuriante, la nature reprenant peu à peu ses droits). Comme quoi, il y en a qui ne doute de rien !

Peu de temps après (sauf erreur en 2004), à l'occasion d'un passage dans la région, un certain Luca Gargano (oui, encore lui) tombe - par hasard - sur cette distillerie à l'abandon.
Moi, quand je tombe par hasard sur quelque chose, j'ai carrément moins de chance mais bon.
Après quelques négociations, il peut accéder au chais et se rend comptes que les barriques s'y trouvant continue paisiblement de vieillir.
Surgit alors "la" grande idée : racheter le stock (ce qui se fera au fur et à mesure, principalement par Velier) et procéder à des embouteillages de ce rhum "disparu".

C'est le début de l'aventure Caroni et à mon sens - avec les rhums Demerara de chez Velier (oui, encore eux ... c'est lassant hein ? :p) - de la folle montée (qui a dit explosion ?) des prix dans le monde du rhum : distillerie fermée, stock limité, embouteillage en quantité réduite (quelques centaines de bouteilles en général), attraction du collectionneur pour le produit ...
Les bouteilles commercialisées à moins de 100 euros (à l'époque c'était un budget énorme pour du rhum, qui plus est pour un rhum dégageant des arômes si particuliers) qui ne trouvaient pas amateur s'arrachent aujourd'hui à des prix pouvant facilement avoir fait "fois cinq". Et le phénomène ne va pas s'arrêter : les derniers embouteillages Velier (du moins ceux mis en vente sur le site de la Maison du Whisky, partenaire historique de Velier) ont tous trouvé acquéreur dans les minutes suivant leur mise en ligne (ce qui n'a d'ailleurs pas manqué d'augmenter le nombre d'arrivées aux urgences suite aux problèmes cardiaques rencontrés par ceux qui sont restés des jours devant leur écran à guetter l'arrivée de leur "préééciiieux" et de ne pas pouvoir se l'offrir) à des prix déjà assez élevés pour être remis en vente avec un joli bénéfice dans les minutes qui ont suivi (ou, plus intelligemment, être mis de côté pour pouvoir les ressortir plusieurs années plus tard afin de démultiplier les bénéfices).
Triste. Surtout pour ceux qui voulaient les acheter pour les boire et partager ces produits rares avec des amis.
Soit.

Velier n'étant pas le seul embouteilleur indépendant de la galaxie rhum, d'autres ont également obtenu une partie du stock de chez Caroni (en quantité bien moins importante toutefois). Pour en citer quelques uns : Silver Seal, Rum Swedes, Bristol Classic, Mezan, CDI, Rum Nation, ...
Il est toutefois intéressant de noter que seul Velier pratique un vieillissement tropical (soit sur place, soit partiellement sur place et partiellement chez DDL au Guyana), les autres étant partisans d'un vieillissement continental.
Toujours pour parler de Velier : généralement aucune réduction n'est pratiquée et on peut y trouver des "full proof" ou même des "high proof". Pour les autres c'est un peu le souk (réduit, non réduit, ... faites votre choix).
Enfin, pour mes lecteurs fortunés (non mais très clairement fortuné hein) qui voudraient se lancer dans l'acquisition de tous les embouteillages Caroni Velier (parce que c'est collector, tout ça, tout ça), je vous souhaite bonne chance parce que :
- vous allez galérer pour les trouver (et arriver à obtenir de leur propriétaire qu'il s'en sépare) ;
- vous allez galérer pour - déjà - faire le listing des bouteilles existantes car, soyons clair, entre les versions "officielles" millésimées à degrés différents, les versions "distributeurs", ... c'est clairement le foutoir !
Mais ça aura le mérite de vous occuper un certain temps.

Après tout ça, j'espère que vous en savez un peu plus sur cette distillerie maintenant éteinte qui aura dû attendre sa fermeture pour connaître vraiment le succès et dont les derniers stocks fondent malheureusement comme neige au soleil.

Enfin, quand on sait qu'à Trinidad, ils ont préféré garder Angostura, on peut se demander s'ils ont fait le bon choix.

Ne voulant pas vendre la moitié de mes organes au marché noir pour financer l'acquisition d'une précieuse bouteille noire de chez Velier, je me suis donc rabattu sur la version Rum Nation.
Place à la dégustation !

Rum Nation Caroni 1999 :

Bon, Rum Nation, on sait (mais si, c'est là que ça se passe pour plus de précisions. Ailleurs aussi mais c'est moins poussé.) donc on ne va pas y revenir.

Caroni, on sait aussi maintenant (pour ceux qui n'auraient pas suivi, relisez le début de l'article).

Et Caroni Nation donc ? Et bien, sont sorties :
- une version "1998" parait-il extraordinaire (sais pas, pas eu la chance de la goûter) malheureusement quasi épuisée partout. Un 16 ans normalement ;
- cette version "1999" embouteillée en 2015. Un 16 ans donc (ou 15 et quelques en fonction des mois mais ne faisons pas les difficiles) ;
- un tout nouveau 18 ans en passe de rejoindre la cave (y a plus qu'à aller le chercher) dont j'ai déjà parlé ici (c'est l'avant-dernier rhum dégusté, vous pouvez scroller).
Il y a donc déjà de quoi faire et, pour ne rien gâcher, à des prix - actuellement - très abordables pour ce type de produit.

Place à la bête :

Nation Caroni 1999
Alors oui, le verre est dégueulasse mais - à ma décharge - il avait déjà beaucoup servi ce soir là ...
Avant toute chose, il est utile (indispensable ?) de préciser que si vous envisagez une dégustation de plusieurs rhums sur une même soirée, il FAUT terminer par celui-ci (bon si c'est une dégustation croisée de Caroni, ce n'est pas pareil non plus hein. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas écrit.) ... Vous allez comprendre.

La couleur est assez claire avec un ambre à reflets dorés.

Au nez, on part directement sur ce qu'on pourrait qualifier de "Caroni bien typé" c'est-à-dire des notes de goudron, de bitume et de caoutchouc brûlé (après les fruits pourris et le solvant jamaïcain, place aux marqueurs Caroni ! Je suis sûr que certains ont déjà arrêté de lire ^^).
Laissez lui le temps de respirer surtout ! Il présente tout de même 55° sous le capot. En cas d'attaque trop "rapide", préparez vous à pleurer !
Après aération, il se fait plus doux ("sucré") avec une présence de notes fruitées.
On y trouve également pas mal d'épices (poivre et cannelle en tête).

Pour la bouche, en général le premier retour auquel vous aurez droit, risque bien d'être (biffez la mention inutile ... ou pas) :
- "Pouah !!" (sous-entendu onomatopéesque de "Mais c'est ignoble !") ;
- "C'est quoi ce vieux pneu ?" (véridique) ;
- "C'est particulier ..." (les trois points de suspension ne laissent par contre planer aucun doute sur l'appréciation du produit ...).
Et on vous dira peut-être même : "Après avoir terminé mon verre, je ne sais toujours pas si j'aime ou pas ..." (peut-on considérer que c'est déjà un peu plus positif ? J'hésite).
Ca met tout de suite en confiance, vous ne trouvez pas ?
Donc oui, c'est spécial mais moi j'aime bien (beaucoup. Beaucoup beaucoup beaucoup en fait).
Le côté Caroni est bien là (bitume, tout ça, tout ça) mais le tout reste relativement sucré : à la fois fruité (sur les fruits exotiques principalement) et doux mais toujours avec la présence de ces notes que l'on qualifiera de "particulières" pour les personnes qui ne sont pas habituées.
C'est boisé aussi. Mais cet aspect passe vraiment loin derrière le reste.

La finale est caroniesquement longue !
Les arômes de goudron, de bitume et de caoutchouc brûlé restent très très très longtemps (en gros, tu vas dormir après sans rien manger  - sinon ça atténue - mais en te brossant les dents et bien, le goût est toujours là le lendemain matin. J'ai testé pour vous ^^).
Mais - car il y a un mais - on peut aussi déceler derrière ces notes prédominantes cette touche de douceur présente tant au nez qu'à la bouche.

Alors ici, très clairement, on aime ou on déteste.
Si on aime, on peut approfondir en passant chez d'autres embouteilleurs indépendants (à l'heure où j'écris ces lignes, la "trilogie" 12-15-17 ans de chez Velier peut encore se trouver à des prix abordables. Bon ok, il faut chercher mais c'est faisable.) à des prix - malheureusement - aussi divers que variés mais souvent très élevés (produit rare, spéculation, tout ça, tout ça).
Si on n'aime pas, il y a suffisamment de rhum de style différents pour trouver chaussure à votre pied, ne vous inquiétez pas. Regoutez-en un quand même, au cas où ;-)
Quelle que soit votre appréhension vis-à-vis de ce type de rhum à part entière, une chose est sûre : il faut absolument en goûter un au moins une fois avant qu'il ne soit trop tard et, surtout, pour vous faire votre propre opinion de la "chose".

Ah oui, Bonne année au fait !


Rhum n' Whisky