jeudi 19 janvier 2017

Là où l'or se fait liquide

Ca fait philosophique comme titre non ?
Rassurez-vous, on va quand même parler de "Rum", avec un grand R.

Cette fois nous allons nous pencher sur El Dorado et DDL (soit Demerara Distillers Limited) à travers quelques informations importantes concernant la distillerie et ses produits mais aussi deux dégustations desdits produits.

En route pour le Guyana (l'ancienne Guyane Britanique, un pays d'Amérique du Sud comme son nom ne l'indique pas) célèbre pour avoir inspiré Le Monde Perdu à Arthur Conan Doyle mais aussi certain paysage de Là-Haut de Disney.
En ce qui nous concerne, nous allons plutôt nous intéresser aux bienfaits que peuvent apporter les fleuves de la région, et plus particulièrement la rivière Demerara, à la production locale de rhum (à tendance britannique d'où "rum").
Car oui, pour beaucoup, les mots rhum et Guyana renvoient à des noms de distilleries parfois imprononçables, des spiritueux délicieux et mythiques à la fois, ...

Tout un programme donc !

Demerara Distillers Limited :

On va tout de suite simplifier les choses : à partir d'ici on dira "DDL" (c'est plus court et ça évitera des fautes malheureuses après l'avoir écrit à 23 reprises).

DDL logo
Ca c'est du logo !
Avant toute chose, il me parait utile de préciser que les sites web d'El Dorado et de DDL sont très bien faits (certes en anglais mais bon) donc on va tenter de ne pas se limiter à une simple traduction de la chose.

Le fleuve Demerara a vu - il y a longtemps de cela - l'installation,  le long de ce dernier, de toute une série de sucreries afin de combler les besoins en sucre de la couronne britannique. Le Guyana a d'ailleurs longtemps été l'un des plus grands fournisseurs de sucre de Grande Bretagne.
L'un n'allant pas sans l'autre, des distilleries ont poussé à côté des sucreries histoire de rentabiliser la mélasse (et de la transformer en rhum).
Pour ça il fallait de l'eau et il parait que celle du fleuve Demerara est assez unique en son genre et d'une grande qualité (ça c'est le marketing qui parle mais au vu de la qualité des produits finis, on peut supposer que ce n'est pas tout fait faux).
Le rhum du Demerara a longtemps (on remonterait quand même à 1677 !) été distribué aux marins de la marine britannique (soit tel quel, soit en blend avec des rhums d'autres provenance comme la Barbade ou la Jamaïque) avant que la tradition ne soit interdite (boire ou naviguer, il faut choisir quoi).

Ceci étant posé, développons un peu.

Où, comment on passe d'une flopée de distilleries à DDL...

Au XVIIIème siècle, on dénombrait pas moins de 300 distilleries dans tout le Guyana. Port Mourant, une des plus ancienne (dont l'alambic est toujours en activité) a - par exemple - été fondée en 1732.

Au XIXème siècle, les distilleries ferment l'une après l'autre suite à des rachats ou des fusions. Apparaît également la distillerie Enmore en 1880.

Au XXème siècle, il ne reste plus grand chose et l'état nationalise au fur et à mesure les distilleries toujours en activité.
En 1983, DDL voit le jour suite à la fusion de Diamond Liquors et de Guyana Distillers.
Les derniers alambics en activité sont alors rapatriés sur le site de la distillerie Diamond.

DDL - Diamond Distillery
DDL en image

C'est le début de l'aventure "El Dorado".Mais ça, on en parlera plus loin.

Une tradition plus que centenaire et unique au monde

C'est bien beau tout ça mais qu'est-ce qui fait que les rhums de chez DDL ont cette typicité quasi immédiatement reconnaissable ?
Car oui, même s'ils sont en fait des assemblages de divers types de rhums (voir plus bas dans la partie dégustation), on peut leur trouver une trame commune.
Elle est certes principalement due aux caractéristiques de la mélasse locale (qui, pour rappel, est le résidu non cristallisable de la production de sucre Demerara).
Mais elle découle également du type d'alambic utilisé : là où la plupart des distilleries ne jurent que par l'acier ou, dans une moindre mesure, le cuivre, les alambics de chez DDL sont faits de bois ! Ce n'est ni plus ni moins que les derniers alambics en bois au monde. Voilà voilà.
Il s'agit de bois de Greenheart pour être précis : une essence locale dur et imputrescible (c'est mieux direz vous). Alors non, si on décidait de créer une distillerie aujourd'hui, personne n'utiliserait de bois. Il faut toutefois recontextualiser la chose : la distillerie Port Mourant a été fondé dans les années 1730 et celle d'Enmore vers 1880.
A l'époque, le Guyana était loin d'être une région hyper recherchée (tant pour faire du commerce que comme destination de vacances) et devant le manque de matériaux généralement utilisé (en l'occurrence du cuivre), il a bien fallu trouver une alternative. Ce fut donc le bois.
Du bois, un climat très humide, très chaud, ... des conditions tellement particulières qu'elles ont indéniablement joué un grand rôle sur la qualité des rhums produits. Ca travaille de manière complètement différente que dans des tubes en acier.
De plus, tout ça n'est évidemment pas ce qu'il y a de plus étanche : chauffé à haute température durant la distillation, il y a quand même une part d'évaporation (de la vapeur qui sort entre les douelles quoi). Niveau productivité on repassera. Par contre niveau qualité et bien, les produits qui sortent de ces alambics sont juste "Waow" quoi !

Quant aux alambics en bois, ils proviennent des anciennes distilleries Enmore (un alambic de style Coffey parfois appelé EHP pour Edward Henry Potter), Port Mourant (un alambic double complété d'un retors) et Versailles (un alambic à double retors) et portent le nom de ces dernières.
Il en existe d'autre, notamment un alambic de type Savalle, mais ils sont moins "originaux".

DDL - Enmore Wooden Coffey Still
L'alambic Enmore

Enfin, l’utilisation de retors (élément situé en sortie d’alambic) permet aux vapeurs de distillation d'aller dans une autre "chambre" chargée de distillat de manière à le faire bouillir encore plus et à le recharger en alcool et en arômes, et ainsi de suite jusqu'à condensation.
D'où le caractère typique et "puissant" de ce type de rhums.

Juste pour en remettre une couche : après tout ça, les rhums sont bien évidemment vieillis sur place et font face au climat tropical dont les effets sont assez ahurissants.

Et Velier dans tout ça ?

La grande question est "Comment ces rhums sont-ils arrivés jusqu'à nous ?"
Une fois encore la réponse tient en un nom : Gargano (oui, encore lui ^^).
Premier importateur de la marque El Dorado, il a doucement mais surement (certains diront beaucoup trop rapidement quand on voit comment ça spécule sec ...) fait découvrir à l'Europe entière ce que pouvait apporter au produit un vieillissement tropical intégral (à l'époque - on est dans les années 1990 - les seules Demerara disponibles était vieillis sur le continent) : face à la flopée d'embouteilleurs indépendants "européens" de l'époque, Monsieur G a proposé à DDL de sortir eux-mêmes leurs propres single marks (le - la ? - mark étant les lettres de référence (ICBU, PM, EHP, ...) permettant d'identifier le rhum et le type d'alambic utilisé) afin de valoriser leur produits et leur savoir-faire.
Malheureusement DDL ne semblait pas prêt pour franchir le cap. Yesu Persaud (alors président de DDL) lui proposa de le faire. Luca Gargano eut donc le loisir de se promener dans les chais de chez DDL pour choisir et embouteiller (en brut de fût s'il vous plait) des rhums extraordinaires. Imaginez un gosse qui débarque pour la première fois à Dinseyland ... ça a dû être pareil pour lui :-D
De là sont arrivées les premières mythiques bouteilles noires Velier avec des rhums au nom plus imprononçables les uns que les autres (Diamond, Versailles, La Bonne Intention, Blairmont, Enmore - ok, ça ça va encore - Port Mourant, Skeldon, Uitvlugt - ah on fait moins les malins maintenant - ...) voir parfois codés. Mais si, souvenez-vous du UF30E...
J'en ai surement déjà parlé mais initialement peu de gens se sont intéressés à ce type de produits. Ca a malheureusement bien chargé et, principalement pour les raisons que l'on sait (spécuation, tout ça tout ça ...). D'ailleurs si vous connaissez quelqu'un qui a chez lui des bouteilles Velier et qui les ouvre pour les boire, vous pouvez le féliciter : c'est quelqu'un de goût !.
La belle aventure Velier-DDL pris fin tout récemment (2015) et coïncide étrangement avec le départ à la retraite de Yesu Persaud qui avait tissé de liens que l'on peut quasiment qualifier d'affectifs avec Luca Gargano (alors qu'au départ, on était quand même sur du commerce pur et dur hein. C'est beau le monde du rhum non ?).
Une page du monde du rhum s'est ainsi définitivement tournée.
Que les amateurs se rassurent toutefois, il reste un stock assez phénoménal chez DDL pour nous satisfaire encore un certain temps (la question principale sera : "à quel prix ?") et Luca estime même qu'il n'a pas eu accès aux plus vieux stock de Demerara qui se trouveraient toujours dans la distillerie Uitvlugt (les alambics étant quant eux regroupés à la distillerie Diamond comme indiqué ci-dessus). 

Velier DDL - Skeldon 1978
Une des bouteilles mythiques nées de cette collaboration

Dégustation El Dorado :

Au risque de me répéter, nous ne faisons pas face ici à un ron de tradition hispanique et les âges indiqués sur les bouteilles sont donc réels. Vieillis sous un climat tropical. Respect.
Il fallait que ça soit dit. Oui, encore une fois. C'est le genre de chose sur lequel il est bien d'insister.

Alors la gamme El Dorado (marque officielle de chez DDL), c'est tout un programme :
- une section "entrée de gamme" avec leur blanc de 3 ans, un "ambré" de 5 ans et un 8 ans parfait en cocktail  ;
- une section que l'on qualifiera de "dégustation" avec les 12, 15, 21 et - dans un tout autre budget - 25 ans (qui selon moi ne vaut - gustativement parlant - pas son prix mais qui le justifie par le travail accompli pour arriver à obtenir un tel produit) ;
- une gamme de "single barrel" au nombre de trois : Enmore (EHP), Port Mourant (PM) et Uitvlugt (ICBU) ;
- une gamme plus que vraisemblablement dédiée à la mixologie avec leur "Superior *dark*gold*white* rum" (biffez les mentions inutiles entre les astérisques) ;
- des trucs tordus (une liqueur, un "spiced rum" et  un rhum blanc de six ans sensé être une alternative à la Vodka ...) : ouais voilà quoi.

Il y a quelques années, El Dorado a eu la bonne idée de sortir une "Rare Collection" composé d'un Enmore de 21 ans, d'un Port Mourant de 16 ans et d'un Versailles de 13 ans.
Ayant tout récemment réussi à mettre la main sur l'Enmore (comment ça "ben tiens..." ??), on y reviendra plus longuement plus tard.
Il est juste bon de noter que la sortie de ces embouteillages (qui à l'heure actuelle restent un "one-shot") correspond avec le moment où la nouvelle direction d'El Dorado n'a plus permis à Velier d'aller puiser dans leur fabuleuse réserve.
De là à dire qu'ils ont voulu suivre le chemin tout tracé par Veliier qui s'ouvrait alors à eux, il n'y a qu'un pas ...

Enfin, je vois actuellement circuler ça et là des reviews et des pubs (rien sur le site officiel toutefois) pour des versions "finish" du 15 ans (white port casks, ruby port casks, Madeira sweet casks, Madeira dry casks, red wine casks et enfin sauternes casks). Ca peut être sympa (mais si, rappelez-vous les Foursquare Port Cask et Zinfandel).
Faudrait juste arriver à mettre la main dessus. En espérant que ce soit une preview et non - de nouveau - un one-shot que j'aurais raté ...

Ces quelques précisions apportées, passons - enfin - à la dégustation. Ou plutôt "aux dégustations" !

El Dorado 12 ans :
Nous faisons face ici à un assemblage de rhums vieillis en fûts de bourbon au minimum douze ans sous les tropiques qui ont été distillés dans trois types d'alambics différents : Enmore (miam), Diamond et Port Mourant

El Dorado 12 ans              El Dorado 12 ans
A gauche, ce que j'ai bu (Merci à Christophe pour le sample) ; à droite, à quoi ressemble vraiment la bouteille. J'aime bien le packaging (oui, ça m'arrive souvent. Et après ?).

Ayant découvert le 15 ans avant celui-ci, la couleur m'a tout de suite paru plus claire (logique direz vous). Nous sommes donc face à un rhum de couleur ambre (tirant vers "l'orangé" ... ça paraissait moins bizarre quand j'ai pris mes notes lors de la dégustation) à reflets dorés.

Au nez, c'est doux (ce qui parait évident vu le produit de base).
L'alcool m'a semblé assez présent. De manière bien maitrisée toutefois (histoire de rehausser les notes sucrées si vous voyez ce que je veux dire. Surement pas hein^^).
On y trouve également des notes boisées tout en finesse.
Mais ce qui marque surtout après la douceur (le sucre brun donc), c'est la présence des fruits (confiture, fruits exotiques).
Enfin, on pourra déceler quelques notes de vanille (vieillissement en fût de bourbon oblige).
C'est extrêmement engageant et le nez restera tout le long de la dégustation sur cette douceur initiale avec un boisé toutefois plus présent sur la fin.

En bouche, on reste sur les mêmes arômes qu'au nez : de la douceur, des fruit et du sucre brun, voire caramélisé. Une fois encore la présence de l'alcool l'empêche de tomber dans une surdose de sucre qui pourrait se révéler écœurante (à l'inverse de certains rons).
Quelques notes de tabacs sont également présentes.
C'est vraiment bien fait.

Sans surprise, la finale est tout en douceur avec un côté sucré assez persistant. Assez longue, elle se termine par un aspect plus sec (sur le bois) et épicé.

Un très chouette produit à prix tout à fait raisonnable quand on sait qu'il est vieilli exclusivement sous les tropiques.

El Dorado 15 ans :

Comme pour le 12 ans, il s'agit d'un assemblage de rhums ayant vieillis en fûts de bourbon au minimum quinze ans (certains iraient jusqu'à 25 ans) sous les tropiques et distillés au moyen des alambics Enmore, Diamond, Port Mourant et Versailles.

El Dorado 15 ans
Oui, celui-là j'en ai un gros sample à la cave ^^
Celui-ci est tout de suite plus sombre et présente une couleur acajou à reflets cuivrés. Des jambes fines coulent lentement le long du verre et se terminent par des "gouttes" que l'on qualifiera "'d'assez grosses".

Au nez, il semble partir dans un premier temps vers des notes de vernis et de fruits (orange confite et fruits exotiques) avant de se diriger vers des notes plus épicées (principalement le poivre et la vanille).
De mémoire, l'alcool m'a paru moins présent que dans le 12 ans et ce n'est pas plus mal car celui-ci est tout de suite plus complexe que son petit frère (et n'a donc pas besoin de ça pour "rehausser le tout" comme dit plus haut) même si ça le rend également plus "compliqué" à appréhender.

La bouche est une véritable explosion de saveurs : c'est fruité (prune, fruits secs) et épicé, le tout rehaussé de notes boisées et de légères notes fumées.
Il va de soi que c'est également très porté sur le sucre (qui est toutefois bien moins présent que dans sa version 12 ans). Au vu de la matière première employée, ça ne saurait en être autrement (on parle quand même de mélasse obtenue à partir des résidus de sucre Demerara).

La finale est elle bien plus sur la douceur avec de légères notes épicées et boisées.
Le tout est assez long en bouche.

Un beau produit, totalement maitrisé. J'aime vraiment beaucoup.

Conclusion ?
Deux produits complètements différents donc ! Il va sans dire qu'ils méritent tous deux d'être testés et d'avoir une place dans votre cave/bar/armoire à alcools (faites votre choix).

De mon point de vue, le 12 ans est une superbe portée d'entrée dans le monde du rhum en général et permet de passer tout en douceur des rons vieillis en solera, généralement relativement sucrés, à des rums britanniques ayant plus de punch.

Le 15 ans est beaucoup plus difficile à appréhender et il est probable (normal même) qu'à la première dégustation, il paraisse plus difficile d'accès (ce qui est le cas ; personnellement je n'ai pas de suite adhéré, il m'a fallu quelques temps avant de vraiment devenir fan du style). Il réserve toutefois plus de subtilités que son petit frère et se classe dans un tout autre registre.

Deux très beaux produits.

Vivement que je mette la main sur un sample de 21 ans pour pouvoir comparer (et, probablement, acheter peu de temps après la bouteille qui va bien :p).
J'avais - en son temps - dégusté le 25 ans lors de mon premier Salon du rhum. Le prix me parait justifié au vu de l'âge de la chose mais niveau plaisir, à refaire, je passerai mon chemin : il y a moyen de trouver des trucs hyper sympa à des prix bien plus démocratiques (mais je suis quand même content d'avoir testé ce "monument").


Rhum n' Whisky

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire